7 October 2026
Ce que le sport français doit désormais à ses ingénieurs

Ce que le sport français doit désormais à ses ingénieurs

Les montants d’abord. Le secteur mondial de la sportech a levé 2,9 milliards de dollars en 2024, en hausse de 26 % sur un an, après une année 2023 en demi-teinte. La France, elle, conserve sa troisième place européenne avec 900 millions de dollars levés entre 2020 et 2024, derrière l’Allemagne (1,58 milliard, portée notamment par la licorne eGym) et le Royaume-Uni (1,24 milliard). Un classement qu’elle doit largement à une seule opération, la levée de 680 millions d’euros de Sorare en 2021, ce qui pose crûment la question de la profondeur du marché français une fois cet exploit isolé mis de côté. Aux États-Unis, qui dominent toujours la catégorie avec 16,3 milliards de dollars levés sur cinq ans et 15 des 34 licornes mondiales du secteur, la martingale repose sur le hardware et les applications de fitness grand public — Whoop, Strava, Peloton. L’Europe, elle, a fait un choix différent : 39 % des fonds levés sur le continent sont allés vers l’écosystème des fans, autant vers la pratique amateur, contre seulement 22 % pour le segment professionnel. Un signal net sur ce que les investisseurs européens jugent porteur.

Derrière ces montants, l’enquête menée par Deloitte auprès de 124 startups françaises — dont 119 membres du collectif — dessine le portrait d’une filière jeune mais pas improvisée : cinq ans d’âge moyen, 73 % des structures déjà en phase de croissance, 85 % avec un produit validé sur le marché. Sébastien Bequart, qui a repris la présidence de SporTech en 2025 après Jacques D’Arrigo, résume la tension du moment mieux que n’importe quel graphique : 70 % des startups sondées sont en recherche active de financement, mais seules 30 % bénéficient d’un accompagnement structuré. La maturité technique est là. Les ponts entre entrepreneurs et financeurs, eux, restent à construire.

C’est sur le terrain de l’intelligence artificielle que le rapport est le plus instructif, parce qu’il évite l’écueil du discours incantatoire pour aller chercher des chiffres d’usage réel. Un tiers des startups sportech françaises recourent à des modèles externes, 30 % combinent développements internes et solutions du marché, et seules 7 % s’en passent encore complètement. Il y a fort à parier que ces pourcentages soient bien plus élevés aujourd’hui tant l’utilisation de l’IA s’est généralisée ces derniers mois.

OpenAI domine très largement le classement des fournisseurs utilisés, loin devant Anthropic, Google, Mistral et Meta. Les applications, elles, sortent du registre du gadget : l’IA prédictive a permis de faire chuter le taux de commotions cérébrales de 17 % à 6 % dans le rugby, selon les données citées par l’étude, et elle démocratise des analyses biomécaniques longtemps réservées au très haut niveau. Ochy, qui développe une solution d’analyse posturale, avance ainsi une amélioration de 10 % des performances chez des coureurs amateurs préparant un marathon — un chiffre qui, à défaut d’être audité de façon indépendante, illustre la promesse que portent ces outils : rendre accessible au plus grand nombre ce qui coûtait cher aux fédérations.

La donnée et l’expérience spectateur forment le troisième pilier de cette transformation. La bascule vers le streaming par abonnement, la fragmentation des offres de diffusion et la multiplication des plateformes ont créé un paradoxe bien identifié par Stéphane Gaultier, président de CHAMP’S, dans une tribune publiée en marge de l’étude : la demande de contenu sportif n’a jamais été aussi forte en France qu’après les Jeux, avec 75 % de la population qui en réclamait  selon une étude OpinionWay pour Sporsora, mais le modèle économique classique, fondé sur la vente de droits à quelques diffuseurs traditionnels, continue de ne profiter qu’à une poignée de disciplines majeures.

Aux États-Unis, la maison Cosm mise sur des dômes et des murs vidéo pour recréer une expérience de « réalité partagée » ; en France, Immersiv.io et Stadify explorent des pistes comparables à plus petite échelle. Le sport immersif, longtemps promesse de salon, commence à trouver ses cas d’usage concrets — jusque dans la compétition elle-même, comme le montre l’essor de formats hybrides mêlant home-trainers connectés et diffusion télévisée, dont Kinomap a offert une version française lors du défi sportif de Paris 2024.

Reste une question que l’étude pose sans trancher, et que Jean-Baptiste Guégan, spécialiste de la géopolitique du sport à Sciences Po, formule avec netteté : comment une filière encore fragile impose-t-elle sa vision dans un monde où le sport est redevenu un instrument de puissance pour les États-Unis, la Chine, la Russie ou les pays du Golfe ?

À l’approche des Jeux d’hiver des Alpes en 2030, la SporTech française joue gros. Elle a quadruplé ses effectifs en deux ans et s’approche des 200 entreprises membres ; elle dispose désormais d’une base de données inédite sur ses propres forces et faiblesses. Il lui manque encore l’échelle. C’est précisément le sujet que le collectif remettra sur la table le 29 septembre prochain, lors de sa conférence annuelle, dans un contexte renforcé par le lancement national de Septembre Bouge — signe que la question du mouvement, sous toutes ses formes, technologique comme physique, ne quittera pas l’agenda politique de sitôt.

AJ

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